mardi 4 septembre 2007

Homoparentalité : le champ des possibles

Dans un précédent article, j’ai abordé la question de la filiation dans le mariage. Considérons à présent les possibilités qu’ont les couples homosexuels d’avoir des enfants.
La première possibilité est de nouer une relation hétérosexuelle dans l’unique but de procréer, et sans projet de vie de couple. Bien qu’assez difficile à mettre en pratique, parce qu’elle nécessite un accord clair entre deux à quatre personnes directement impliquées, elle est accessible aujourd’hui. Elle pose cependant quelques problèmes juridiques, autour de l’autorité parentale notamment. Les solutions passent vraisemblablement par l’adoption.
Rappelons qu’aujourd’hui, un célibataire a le droit d’adopter (article 343-1 du Code Civil : « L'adoption peut être aussi demandée par toute personne âgée de plus de vingt-huit ans. (…) »[1]).
Or, les discriminations basées sur l’orientation sexuelle sont interdites.
Légalement, un(e) homosexuel(le) peut donc adopter.
C’est donc principalement un changement de regard qui serait nécessaire, plus qu’un changement légal. C’est contre les discriminations implicites des personnes qui encadrent les adoptions qu’il faudrait lutter.
Pourtant, certaines modifications légales pourraient simplifier les démarches des couples. Par exemple, lorsqu’un enfant ne dispose que d’un seul parent ou tuteur légal, celui-ci ne peut le faire adopter par son conjoint de même sexe et partager l’autorité parentale. En l’état actuel, la seule restriction du Code Civil se situe à l’article 346 : « Nul ne peut être adopté par plusieurs personnes si ce n'est par deux époux. (…) » [2]. L’ouverture du mariage aux couples homosexuels lèverait donc clairement cette impossibilité.
Cependant, dans tous les cas, l’adoption est difficile : il y a peu d’enfants, pour de nombreux couples demandeurs. Par ailleurs, la plupart des enfants à adopter viennent de l’étranger, et certains pays refusent que l’enfant soit adopté par un couple homosexuel.
L’ouverture aux couples homosexuels de l’accès au droit d’adopter pourrait donc se révéler très décevante pour ceux-ci : après l’espoir né de cette ouverture, il y aurait la déception face aux grandes difficultés rencontrées pour parvenir à l’adoption.
La question d’autres moyens d’avoir des enfants risquerait alors de se poser très rapidement.
 
Pour les couples de lesbiennes, une solution assez simple pour avoir des enfants est d’avoir recours à la procréation médicalement assistée, notamment via l’insémination artificielle. Cela pose cependant problème : aujourd’hui, ces techniques sont réservées aux couples hétérosexuels infertiles [3]. Un argument avancé par ceux qui s’opposent à leur usage pour des couples inféconds en raison de leur composition homosexuelle est qu’il s’agirait de « médecine de convenance ». Pourtant, la différence est bien faible quand on l’analyse : la « nature » s’oppose tout autant à ce qu’un couple hétérosexuel infécond ait des enfants qu’à ce qu’un couple homosexuel en ait. Ne s’agit-il pas de « convenance » dans les deux cas ?
La distinction cherche peut-être aussi à masquer les véritables raisons de cette opposition : l’idée que l’enfant ne peut être élevé par un couple homosexuel, qu’il « a besoin d’un père et d’une mère ». On peut alors se demander pourquoi les célibataires peuvent adopter. Au fond, ce qui importe peut-être, c’est que l’enfant ait des référents masculins et féminins dans son entourage. Ce ne seront pas nécessairement ses parents. Certaines études prétendent montrer qu'il n'y a pas de différences chez les enfants selon qu’ils sont élevés pas un couple homo ou hétéro. Cependant, elles sont contestables : on peut, en présentant les choses autrement, trouver des différences. En tous les cas, aucune étude n'a travaillé sur un échantillon suffisant pour pouvoir proposer une réponse tranchée. Ainsi, on peut faire dire ce que l’on veut à ces études, qui font donc l’objet d’une utilisation militante, entachée de parti pris.
La question que l’on peut pourtant se poser est : la diversité est-elle un ennemi ? Imaginons que des différences dues aux sexes des parents puissent effectivement apparaître. Plus sensibles, plus tolérants, plus craintifs, plus méfiants, plus ouverts à l’amour homosexuel, plus réservés, que sais-je ? Cela ne constituerait pas nécessairement un problème : tout défaut à un certain âge peut se muer en qualité, et c’est de la diversité des identités que naît la richesse des échanges humains. Pourquoi interdire ce prétendu « risque de différence » a priori ?
 
La filiation pour les couples homosexuels masculins pose la question, plus difficile, des mères porteuses. Cette pratique est autorisée aux Etats-Unis, en Israël et en Géorgie, par exemple. En France, la gestation pour autrui est interdite car assimilée à de la vente de bébés. Cette expression est troublante : il est inenvisageable de « vendre » un être humain. Tout simplement parce que l’on ne peut en être propriétaire. Ce qui est vendu, c’est le fait de renoncer à être reconnu comme parent de l’enfant, et, éventuellement, de transmettre ce droit à un(e) autre. Certaines femmes sont d’ailleurs prêtes à louer leurs services, malgré l’interdiction [4]. On ne peut interdire aux individus de disposer librement de leur corps. Il s’agit de proposer des « services », qu’on pourra considérer comme un peu particuliers, en consentant totalement à le faire. Ce qui pose problème cependant, c’est que cela revient malgré tout à « transmettre » un bébé. Mais étant donné que l’on accepte le processus d’abandon/adoption, qu’oppose-t-on à cette pratique ?
Un autre problème est la possibilité d’abus ou d’exploitation. Alors, si l’on porte atteinte à la liberté des mères porteuses, il faudra condamner sévèrement les responsables. Mais, dans ce cas, c’est bien contre eux qu’il faut concentrer les efforts, et non contre la pratique elle-même. La sécurité des mères-porteuses sera d’ailleurs moins difficile à assurer si cette pratique est légale que si elle reste illégale : il leur sera moins difficile de porter plainte. Elles pourront subir des pressions pour les en dissuader, mais elles pourront aussi profiter de la protection des forces de l’ordre, ce dont elles sont, d’une certaine façon, privées aujourd’hui. Cela pose des problèmes d’organisation, parce qu’il est difficile de lutter contre d’éventuels réseaux internationaux. Mais cela ne doit pas impliquer nécessairement de renoncer à cette possibilité, offerte par l’accord entre une femme d’une part, et un homme, une femme ou un couple d’autre part, autour de la conception d’un être qui pourra recevoir l’amour de parents qui auront désiré sa naissance.
Ces réflexions doivent nous aider à définir les modalités d’une éventuelle autorisation, en ayant conscience des problèmes posés. Il s’agit aussi de se poser la question de ce qui est acceptable ou non, moralement. Cette dernière question doit selon moi être résolue le plus souvent possible en laissant la liberté à chacun d’agir, pour ce qui le concerne, selon ses principes, tant qu’il n’impose pas aux autres de renoncer aux leurs, et qu’il accepte de porter la responsabilité des conséquences de ses actes.



[1] Code Civil, Livre Ier « Des personnes », Titre VIII « De la filiation adoptive », Chapitre Ier « De l’adoption plénière », Section 1 « Des conditions requises pour l’adoption plénière » - consultable sur le site Légifrance.
[2] cf. note 1.
[3] Code de la Santé Publique, Deuxième partie « Santé de la famille, de la mère et de l'enfant », Livre Ier « Protection et promotion de la santé maternelle et infantile », Titre IV « Assistance médicale à la procréation », Chapitre Ier « Dispositions générales », Article L2141-2 :
« L'assistance médicale à la procréation est destinée à répondre à la demande parentale d'un couple.
Elle a pour objet de remédier à l'infertilité dont le caractère pathologique a été médicalement diagnostiqué ou d'éviter la transmission à l'enfant ou à un membre du couple d'une maladie d'une particulière gravité.
L'homme et la femme formant le couple doivent être vivants, en âge de procréer, mariés ou en mesure d'apporter la preuve d'une vie commune d'au moins deux ans et consentant préalablement au transfert des embryons ou à l'insémination. (…) ».
[4] L'Express du 15/09/2005 : « Mères porteuses, le marché clandestin », par Anne Vidalie.

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