vendredi 30 novembre 2007

Les propriétaires de capitaux et les travailleurs sont-ils ennemis ?


Une critique du capitalisme consiste à dire que ceux qui n’ont pas de capital se trouvent à la merci de ceux qui en ont, puisque, pour pouvoir travailler, ils doivent utiliser une part du capital de ces propriétaires. D’abord, mettons-nous d’accord sur la définition du capital : nous appellerons ici capital tout les éléments externes dont une personne est propriétaire.

Capital et travail
Pour répondre à cette critique, nous pouvons déjà faire un constat : il est possible de travailler sans capital : en rendant des services. Pour ce faire, on peut devenir salarié, mais aussi entrepreneur. Ainsi, il est possible d’écrire des chansons, et de les chanter sans capital. Ces œuvres auront moins de force que si elles étaient associées à du capital : il permettrait de les diffuser plus efficacement. Mais rien n’empêche de se contenter de vendre une prestation de chant.
Cet exemple est évidemment très théorique. En pratique, le travail est presque toujours associé au capital, simplement parce qu’il est ainsi plus efficace.
Il est par ailleurs presque toujours nécessaire d’échanger avec quelqu’un d’autre pour créer de la valeur : ce qu’une personne produit facilement n’a que peu de valeur à ses yeux, mais elle peut en avoir beaucoup aux yeux d’un autre, d’où l’intérêt de l’échange. L’autonomie totale, elle, ne permet pas d’aller très loin : si je dois créer de toute pièce un meuble, il me faudra beaucoup de temps pour trouver une terre où faire pousser un arbre, puis fabriquer les outils qui me seront nécessaires… En revanche, si j’échange du travail ou du capital contre du bois et des outils, il me sera plus facile de fabriquer ce meuble.
Toujours contre l’idée de la domination par les capitalistes, le capital n’est pas donné à un instant t, en quantité limitée et fixée : il s’en crée et s’en détruit en permanence ; cela n’a pas de sens d’imaginer qu’il soit accaparé. On peut ainsi douter de la possibilité pour « quelques uns » d’accaparer tous les instruments de travail.
Celui qui a produit un outil de travail en est propriétaire : le droit de propriété appartient au découvreur, au créateur, à l'inventeur, ou à celui qui a reçu ce droit du propriétaire précédent. Il peut l’utiliser, le prêter, le céder ou le louer comme bon lui semble. Et s’il ne souhaite en faire profiter d’autres qu’à condition que ceux-ci lui versent un revenu en échange, de quel droit lui interdire ? Quelle justice y aurait-il à lui réquisitionner ? Celui qui accumule un capital ne lèse personne lors de cette accumulation, ni lors de la transmission ou du prêt de ce capital : il a produit cette richesse. Sans lui, elle n’existerait pas. Seul l’échange volontaire respecte l’individu.
En dehors de cette limite, difficile de porter un jugement sur la manière d’accéder à la propriété. Prenons l’exemple des gains en Bourse, qui font réagir certains pour qui ils sont l’archétype de l’argent gagné facilement par les capitalistes. Le gain réalisé en Bourse a la même valeur que celui issu d’un travail plus traditionnel. Les achats et ventes n’y sont que des transactions entre acheteurs et vendeurs, qui s’accordent sur un prix. Il s’agit de mise à disposition de capitaux, de choix d’investissements, qui peuvent se révéler fructueux ou non. Concernant la spéculation, il faut la comprendre comme la rémunération liée à la liquidité apportée au marché, et au risque pris pour ce faire.
Par ailleurs, il ne faut pas négliger les compétences et le temps nécessaires pour bien gérer un capital, et le risque que représente l’engagement de celui-ci. Ce risque, c’est celui de perdre un capital accumulé : son propriétaire s’est refusé à le consommer au moment où il l’a reçu, et il a choisi de le mettre à disposition des autres sous un certain nombre de conditions.
Enfin, plus fondamental : le capital est toujours le fruit d’un travail. Qu’il ait ensuite été transféré (avec le consentement de son propriétaire) ne change rien à sa valeur morale.

Un « notre » monde est possible ?
Rien n’empêche les travailleurs de s’organiser en coopérative, voire, en conservant le modèle de la Société Anonyme, d’être actionnaires de leur propre entreprise. Ils peuvent alors fabriquer leurs propres outils de travail, puis les utiliser.
Attention, cependant : la différence entre le travailleur et le capitaliste (actionnaire ou prêteur), vis-à-vis du risque, est que si l’entreprise fait faillite, le travailleur peut aller louer sa force de travail ailleurs (je ne nie évidemment pas les difficultés d’un tel changement) ; le capitaliste, et en tout cas l’actionnaire, lui, a perdu tout le capital investi. Reprenons l’idée de propriété collective des moyens de production : les travailleurs possèdent leurs outils de travail. Imaginons que leur entreprise fasse faillite, que se passe-t-il ? Où trouvent-ils ces outils qu’ils possédaient, et qu’ils ont perdus ? Il leur faudra repartir de zéro. La perte sera alors double pour eux – de même que leur gain sera double si l’entreprise fonctionne.
C’est un modèle alternatif, dont il convient de percevoir avantages et inconvénients, mais il ne s’agit sûrement pas de l’interdire : si un groupe d’individus souhaite s’organiser de cette façon, ils doivent pouvoir le faire. Il s’avère simplement que le modèle capitaliste a tendance à l’emporter, parce que cette répartition du risque et de la responsabilité s’est avérée particulièrement efficace pour créer de la richesse. D’ailleurs, l’existence de « capitalistes » vient de ce que certains travailleurs, ayant beaucoup apporté aux autres, sans consommer la totalité de la rémunération qui leur a été accordée en échange, ont accumulé un capital important et se sont rendu compte du fait que certains étaient prêts à payer pour le louer.
En tout cas, il faut bien voir qu’il s’agit toujours de coopération ; il n’y a pas « d’universel antagonisme des intérêts » (pour reprendre les termes de Baccelliguido). Au contraire, la création de richesse se répartit entre les deux intervenants dans l’échange, et c’est un surplus qui se répartit. Il y a un contrat, accepté par les deux parties, qui fixe dès le départ les conditions de rémunération.


Cet article est la première partie d’une synthèse de mes interventions lors d’un échange riche et intéressant avec Baccelliguido et Saucratès autour d’un article sur la légitimité de l’intérêt. La seconde partie est ici.