jeudi 27 décembre 2007

Réduire la pauvreté ? Comment comprendre cet objectif ?

Nicolas Sarkozy fixe comme objectif à Martin Hirsch, « Haut commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté », de réduire la pauvreté « d’au moins un tiers en cinq ans », dans sa lettre de mission datée du 9 juillet 2007.
 
Cette proposition est attrayante au premier abord. La pauvreté n’est pas une condition que l’on souhaite voir largement répartie a priori. On peut douter de l’efficacité et de la légitimité de l’intervention de l’Etat en la matière, ou trouver incongru qu’un gouvernement se fixe un tel objectif, qui risque de lui faire consacrer des moyens à un résultat numérique qui ne doit pourtant être qu’un moyen en vue du bien-être, et non un but en soi. Soit. Mais quand on parle de chiffres, il faut être précis sur ce que l’on mesure. Que signifie donc cet objectif ? Qu’est-ce que cette « pauvreté » qu’il faudrait réduire d’un tiers ?
 
Le début de la lettre fait référence à « 7 millions de personnes [vivant] en France sous le seuil de pauvreté ». On peut donc imaginer (notez que c’est déjà une hypothèse, ce qui est gênant pour un objectif qui se veut précis) qu’il s’agit de réduire le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté.
 
Pourtant, plus simplement, réduire la pauvreté, c’est augmenter le bien-être ; l’objectif aurait pu être de s’assurer que chaque individu voie son bien-être augmenter. Mais c’est impossible à mesurer par l’Etat, à moins d’une intrusion manifeste dans les choix de vie de chacun, puisqu’il faudrait alors s’intéresser aux individus, et à la valeur subjective qu’ils donnent à chaque bien, à chaque événement, à chaque expérience. Il est bien plus facile pour l’Etat de s’intéresser à des masses.
 
Revenons donc à notre « objectif chiffré » : qu’est-ce donc que ce seuil de pauvreté ? Celui de l’ONU, 1$ par jour ? Je ne crois pas que sept millions de personnes soient concernées en France.
Pour arriver à ce chiffre, la définition doit être celle qui prend comme seuil 60% du revenu médian – le revenu médian est revenu de la personne qui gagne plus que 50 % de la population, et moins que les 50 % restants. Sont considérés comme pauvres ceux dont le revenu est inférieur à 60% du revenu médian. Voir sur le site de l’INSEE : Nombre et taux de personnes vivant sous le seuil de pauvreté selon leur âge.
 
Cette définition est donc relative ; et elle conduit à mesurer plutôt les inégalités que la pauvreté. Si tous les revenus croissent de la même façon, la pauvreté ainsi définie ne baisse pas. Pourtant, le bien-être de chacun s’est accru. D’où cette fausse indignation dans la lettre de Nicolas Sarkozy : « Depuis plus de 20 ans, la proportion de personnes pauvres dans la population n'a quasiment pas diminué ». Cela ne signifie pas que le bien-être ne s’est pas accru.
 
En revanche, si le bien-être de tous baisse, mais qu’il baisse plus pour 90% de la population que pour les 10% qui ont les revenus les plus faibles, la pauvreté ainsi définie diminue. Pourtant, le bien-être de chacun a diminué. Or il est facile d’agir ainsi. Et si l’on refuse qu’il y ait des riches et des pauvres, il n’y aura plus que des pauvres. En effet, pour supprimer les inégalités, il faut prendre aux uns pour donner aux autres. L’intérêt qu’il y a à créer diminue alors d’autant. Ainsi, en luttant contre les différences, on appauvrit tout le monde, puisque certains de ceux qui étaient capables de créer plus que les autres renoncent à le faire. Cette stratégie est donc non seulement condamnable sur le principe (s’arroger le droit de répartir ce que d’autres ont produit) mais aussi inefficace en pratique.
 
Que choisir : la croissance du bien-être pour chacun, quitte à ce qu’il s’accroisse plus pour certains que pour d’autres, ou le nivellement avec diminution du bien-être global ? S’il est bien évident que ceux qui produisent le plus perdraient à la diminution des différences de revenus, rien ne dit que les plus pauvres y gagneraient, puisque moins de richesses seraient crées : mieux vaut un quart de trois cents euros que la moitié de cent.
 
Cependant, le principe du Revenu de Solidarité Active, qui entend se substituer à plusieurs minima sociaux, et affiche l’ambition de faire que « toute heure travaillée signifie un gain de revenu » (Martin Hirsch, selon Wikipédia), n’est pas très éloigné, dans ses objectifs, du revenu universel défendu par certains libéraux (et par Alternative Libérale). La différence réside dans l’utilisation d’un tel outil pour contrôler la population : pour AL, le « revenu de liberté » est le même pour tous, sans condition. Au contraire, le projet gouvernemental cherche à s’adapter aux situations particulières (ce qui est évidemment impossible pour un dispositif étatique). Cela conduira nécessairement à l’introduction de nombreux critères de calculs, qui permettront de dicter à l’individu quels « choix » il a intérêt à faire selon la volonté et les valeurs portées par gouvernement… Une vraie différence de principe.