lundi 1 septembre 2008

Bertrand Delanoë libéral ? Etude du livre « De l’audace ! »

Bertrand Delanoë, De l'audace
Bertrand Delanoë a eu l’audace de se revendiquer libéral. L’audace aussi de dire que les valeurs de gauche sont compatibles avec le libéralisme.
Ce qui fait naître l’ambigüité, et c’est là tout son art, c’est qu’il se revendique à la fois « socialiste et libéral » : au sens classique, ces deux termes renvoient respectivement au collectivisme et à la confiance en l’individu, deux notions difficilement compatibles.
D’où le besoin d’aller voir plus loin : comment concilie-t-il ces deux doctrines politiques, apparemment si éloignées ? Y a-t-il tromperie sur l’une ou l’autre (voire sur les deux), ou parvient-il à rassembler les essences de chacune des pensées ? C’est par l’étude de son livre que je vous propose de répondre à ces questions.
 
Des idéaux libéraux
 
A plusieurs reprises dans son ouvrage, Bertrand Delanoë souligne que la liberté doit être une priorité, qu’il ne peut y avoir d’égalité sans liberté (page 37, par exemple).
Il loue le libéralisme comme « indifférence bienveillante devant la singularité des choix de chacun » (page 45).
Comme Alternative Libérale depuis sa naissance en 2006, il souligne que « Nicolas Sarkozy n’est pas libéral, il est conservateur (…) étatiste, protectionniste » (page 133).
 
Des propositions inspirées du libéralisme
 
Dans le premier chapitre, intitulé « Ma gauche », Bertrand Delanoë défend des idées libérales. Il soutient l’assouplissement du droit du travail (dans le cadre d’une négociation salariale), et plaide pour l’acceptation par la gauche des mots « flexibilité », « concurrence », « compétition » (pages 48 à 50). Rejetant avec véhémence l’économie dirigée, il défend « le droit d’entreprendre, le droit de choisir les produits qui nous conviennent, le droit de constituer un patrimoine » (page 38). Plus loin, il critique aussi la complexité de la législation sociale (page 114).
 
Et s’il défend le « droit de mourir dans la dignité », c’est bien parce qu’il considère que chacun doit être libre de choisir pour soi-même (page 202). Bertrand Delanoë est d’ailleurs membre de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité.
 
En matière de lutte contre le terrorisme, il se montre attaché à la séparation des pouvoirs et au respect des droits de la personne en voulant donner plus de moyens matériels à la police et à l’armée, tout en refusant de réduire les droits du prévenu (moyens juridiques) (page 263).
 
Il reconnaît aussi la supériorité du libéralisme, même dans ses versions dénaturées, sur le collectivisme, en s’appuyant sur l’exemple des pays africains : « ceux qui ont choisi une voie plus libérale, même autoritaire, ont infiniment mieux réussi que les nationalistes dictatoriaux et étatistes appuyés par l’URSS » (page 280).
 
D’autres propositions, collectivistes
 
Malgré sa défense du « droit de constituer un patrimoine », Bertrand Delanoë soutient le maintien de l’ISF (« c’est évident », écrit-il). Il veut le lier au rendement du capital. On se demande pourquoi il ne considère pas que l’impôt sur le revenu remplit déjà cette mission de taxation des revenus du capital, et qu’il est difficile de justifier cette double imposition…
 
Parallèlement, s’il souhaite rationaliser la dépense publique, ce n’est pas pour rendre du pouvoir à chaque citoyen, mais pour permettre à l’Etat d’intervenir plus, puisqu’il assume un niveau d’impôt élevé. Il aime aussi les lois normatives, puisqu’il revendique la loi imposant 20% de logements sociaux par commune (page 170).
 
Il souhaite par ailleurs limiter l’immigration. Pour ce faire, il veut s’attaquer à ceux qui emploient des sans-papiers et à ceux qui les logent (pages 167 et 168). C’est tout le contraire de la philosophie d’Alternative Libérale, qui propose de donner des papiers à tous ceux qui disposent d’une promesse d’embauche, même s’il souhaite malgré tout « intégrer » les « étrangers qui travaillent depuis longtemps en France ». Ainsi, même sur les questions « sociétales », Bertrand Delanoë ne se montre pas vraiment libéral.
 
Pire encore, il entend imposer un mode de vie aux immigrants : il souhaite refuser l’entrée sur le territoire aux polygames, et refuse qu’on leur propose un appartement leur permettant de vivre ensemble. Justification : « la République a des principes » (pages 180 et 181). L’argument du respect de la femme est compréhensible, et se pose la question de la liberté. Mais si tous sont consentants, quel est le principe bafoué par ce mode de vie ?
 
De même, il estime que le développement africain nécessite des « moyens » français (page 172). Cela revient à dire que les Africains ne sont pas capables de créer leur développement. Pas très libéral !
 
Il souligne ensuite son fort interventionnisme économique à Paris, avec l’achat de locaux dans le but d’attribuer des baux préférentiels, « pour favoriser certains types d’activités » (page 195).
Il défend aussi cet interventionnisme en matière d’écologie : c’est par des « contraintes » règlementaires et des « incitations fiscales » qu’il veut rendre profitables les entreprises qui se développent sur le marché de l’écologie (pages 234 et 238), plutôt que de les laisser s’adapter à la demande réelle des consommateurs, et faire face aux demandes des individus lésés. En matière d’urbanisme, enfin : la Mairie a décidé de la création d’un quartier (aux Batignolles), avec de nombreuses contraintes, le choix du type d’habitations… (pages 242 et 243).
 
Pour terminer, il exprime une position tranchée sur le sujet épineux de la sécurité : « Je soutiens le plan Vigipirate (…). La sécurité et la sérénité valent bien quelques désagréments. » (page 249). Dommage qu’il n’émette pas, à côté de cette affirmation, quelques réserves sur l’excès de contrôles, qui brime les libertés.
 
Ainsi, Bertrand Delanoë n’apparaît ni vraiment libéral, ni vraiment socialiste. Il défend certaines idées libérales, mais reste fortement interventionniste.
Cependant, cette revendication « libérale » de Bertrand Delanoë aura au moins eu l’avantage de sortir le libéralisme de son image « de droite » : le libéralisme transcende le clivage gauche-droite, puisqu’il propose de respecter les choix de vie, la morale de chacun.
 
La pagination fait référence à l’édition Robert Laffont de mai 2008.